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Fév 25, 2014

Doux, le volailler en passe de renaître de ses cendres

Rédigé par Malou Brévault
dans la catégorie Blog, Stratégie de Croissance

Historique du groupe Doux

L’histoire du groupe Doux commence en 1955 avec la création du premier abattoir du groupe par Pierre Doux, dans le Finistère. Au début des années 1990, la croissance du groupe s’intensifie avec le rachat de Père Dodu au groupe Guyomarc’h.

En 1998, le groupe Doux, qui dispose déjà depuis longtemps d’une activité internationale à travers l’export de ses poulets au Moyen-Orient, décide alors de s’implanter au Brésil, y voyant là – à juste titre – une économie en plein essor.

DouxPubL’implantation brésilienne du groupe se fait au travers du rachat de Frangosul, acteur majeur du secteur avicole local.

A cette époque, Doux dispose déjà d’une solide expertise dans l’élevage de volailles hors-sol. Le Brésil est par ailleurs un acteur majeur dans la production mondiale de maïs et de soja. Les coûts de production sont bien plus faibles qu’en Europe, ce qui rend le poulet brésilien très compétitif. La filière avicole brésilienne va alors exploser, d’autant plus qu’elle échappe aux épisodes de grippe aviaire. Des acteurs locaux de poids émergent, soutenus notamment par la Banque nationale du développement (BNDES), émanation financière de Brasilia. C’est ainsi que le groupe JBS-Friboi, dont le cœur d’activité tourne autour de trois axes : bœuf, poulet, et porc, va s’imposer comme le leader brésilien de l’agroalimentaire. De 2002 à 2011, son chiffre d’affaires va alors passer de 1,2 à 33,1 milliards de dollars.

Pour suivre la cadence, Doux est contraint d’opter pour une croissance au forceps, en s’endettant massivement. En 2010, le chiffre d’affaires du groupe Doux s’élève à 1,4 milliard d’euros. Son endettement quant à lui s’élève à 430 millions d’euros. Près de 200 millions d’euros correspondent à l’implantation brésilienne, qui génère alors un peu moins de 50% du chiffre d’affaires total du groupe.

Les difficultés économique de l’entreprise

En 2011, Doux est alors frappé par un fort ralentissement de son activité et voit son chiffre d’affaires passer de 1,4 milliards à 850 millions d’euros. La filiale brésilienne du groupe, Frangosul, qui emploie près de 6000 personnes au Brésil, se retrouve en difficulté financière. En mai 2012, Doux cède alors cette filiale en location-gérance au groupe JBS-Friboi. Cependant, JBS-Friboi ne reprend pas les dettes afférentes à l’activité brésilienne. Cette cession limite l’hémorragie, mais ne solutionne pas pour autant le fort niveau d’endettement du volailler breton.

Revenons un instant sur la structure du groupe Doux en 2012. Il s’agit là d’un fleuron industriel français, aux racines éminemment bretonnes puisque son siège se situe à Châteaulin dans le Finistère, et qu’il emploie 1910 salariés dans la région. Au total, le groupe emploie 3400 personnes en France. Ce à quoi il faut ajouter les éleveurs dont les destins sont étroitement liés à sa bonne santé.

Le groupe Doux compte 24 sociétés, 18 sites en Europe, et fait tourner son activité essentiellement autour de trois pôles : un pôle frais, un pôle export, et un pôle produits élaborés (exploitant notamment la marque Père Dodu). Le capital du groupe est détenu à 80% par la famille Doux, et à 20% par la banque BNP Paribas. Il importe de bien avoir conscience de la dimension familiale du groupe, pour comprendre la manière dont se sont enchaînés les événements le concernant.

Sur les 430 millions d’euros de dettes du groupe début 2012, la banque Barclays en détient 142 millions. Voyant la situation du volailler breton se dégrader, et le gouvernement français craignant la disparition de nombreux emplois, Bercy et la banque entament des discussions afin d’élaborer un plan prévoyant un allègement de la dette, doublé d’un apport financier permettant une reprise des approvisionnements et de l’activité de Doux, ainsi que le maintien de Charles Doux, fils du fondateur, à la présidence du groupe.

Le placement du groupe en redressement judiciaire

Cependant, Charles Doux semble avoir été tenu à l’écart d’une partie des négociations. Or, le plan négocié par Bercy et Barclays réservait à cette dernière la possibilité de convertir sa créance sur le groupe en capital, et ainsi d’en devenir actionnaire. C’est dans ce contexte que Charles Doux décide de placer son groupe en redressement judiciaire le 1er juin 2012.

Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, un redressement judiciaire n’est pas une mauvaise chose pour une entreprise. C’est même, dans une certaine mesure, un outil de gestion. Certes, un redressement judiciaire signifie que l’entreprise est dans une situation financière critique. Cependant cette procédure présente plusieurs atouts :

  • Tout d’abord, elle permet lors de la “période d’observation” de geler les dettes. Leur remboursement est suspendu. Un administrateur judiciaire, expert dans la gestion de pareilles situations de crise, va alors être nommé pour assister le dirigeant.
  • Par ailleurs, une partie du montant des salaires sera avancé par l’Association pour la gestion du régime de Garantie des créances des Salariés (AGS), à laquelle cotisent les entreprises. A charge pour l’entreprise bénéficiaire de cette avance de la rembourser ultérieurement.

L’entreprise placée en redressement judiciaire va alors se trouver sous “respiration artificielle” le temps de la procédure, ce qui lui permet par exemple de se restructurer, ou bien de trouver un partenaire éventuel.

Le 10 septembre 2012, le pôle frais de Doux, déficitaire, est mis en liquidation. Cela se traduit par le licenciement de 1000 personnes et la fermeture de 3 sites. Cette liquidation permet d’assainir encore un peu plus le groupe en vue de le faire repartir sur de nouvelles bases. Actant cette évolution, le tribunal de commerce de Quimper décide, le 30 novembre 2012, de prolonger de 3 mois supplémentaires sa période d’observation.

Toutefois, à la lumière des déclarations du 2 décembre 2013 d’Arnaud Marion, nouveau président du groupe Doux, il apparaît qu’un nouvel acteur soit entré en scène très discrètement durant l’été 2012 : l’homme d’affaires Didier Calmels.

Qui est Didier Calmels ?

3515561_5_c83d_didier-calmels-63-ans-est-le-seul-candidat-a_12994639204d170d4f73fca4b79b5713Didier Calmels est l’un des meilleurs experts français de ce type de situation. Titulaire d’une Maîtrise de Droit, d’un Certificat d’Aptitude à la Profession d’Avocat, d’un Certificat Professionnel de Syndic Judiciaire, et par ailleurs rompu à la comptabilité au CNAM, il débute sa carrière en 1974 en tant que clerc principal chez un syndic judiciaire du tribunal de commerce de Paris. Les syndics judiciaires sont alors les “ancêtres” des administrateurs judiciaires et autres mandataires de justice que nous connaissons aujourd’hui.

De 1981 à 1986, il est syndic judiciaire auprès de plusieurs tribunaux de commerce. Il baroudera ensuite avec de grands noms du capitalisme français tel que Georges Pébereau, frère de Michel, fondateur de Marceau Investissements, qui se rendit célèbre notamment à l’occasion d’un raid raté sur la Société Générale en 1988. Après avoir présidé la société de conseils juridiques Calmels Meille Harpillard & Associés, Didier Calmels fonde en 1992 le groupe D&P (pour Développement & Partenariat) dont il est l’actionnaire majoritaire. Le groupe D&P se targue de rassembler “70 Actionnaires-Entrepreneurs” ainsi que plusieurs investisseurs institutionnels (CNP, Generali, Quilvest, BPIFrance). Parmi les “Actionnaires-Entrepreneurs” de la galaxie D&P figurent notamment Vincent Bolloré, Charles Beigbeder (fondateur du courtier en ligne Selftrade et du fournisseur d’électricité Poweo), Jean-Michel Aulas (fondateur de CEGID et président de l’Olympique Lyonnais), ou encore Laurent Dassault.

Didier Calmels s’est récemment illustré avec le redressement spectaculaire du maroquinier Le Tanneur, cédé en 2011 au Qatar Luxury Group. Cependant Doux a été annoncé comme la dernière opération de sa carrière avant de passer la main à son fils Martin.

La restructuration de Doux

Excellant dans la conduite de dossiers difficiles, l’équipe de Didier Calmels va alors faire appel à Arnaud Marion qui va participer à près de 50 réunions, tant avec la famille Doux, qu’avec les créanciers du groupe, ou encore avec ses représentants syndicaux. En parallèle, Didier Calmels, via l’une de ses sociétés personnelles, va racheter la créance de la banque Barclays avant de l’intégrer au capital de Doux. Cela a deux conséquences :

  • La première, évidente, va faire de lui un actionnaire de poids au sein du capital du volailler.
  • La seconde conséquence va être d’améliorer significativement le ratio d’endettement du groupe. En effet, la dette “disparaît” de facto, puisqu’elle est transformée en capital.

Par ailleurs, l’un des principaux clients du groupe Doux, le groupe saoudien Al-Munajem, va également entrer au capital du breton. A l’inverse, la banque BNP Paribas va se défaire de sa participation historique de 20% au sein du volailler.

Le 29 novembre 2013, le tribunal de commerce de Quimper valide le plan de continuation qui lui était présenté. Désormais le groupe Doux n’a plus qu’à poursuivre son activité. Sa physionomie aura été profondément transformée par cet épisode de crise, mais il peut maintenant repartir sur des bases saines.


Doux: la première marque dans l’exportation de… par BFMBUSINESS

Le capital du breton compte désormais trois actionnaires : la famille Doux (22,5%), le saoudien Al-Munajem (25%), et le fonds de Didier Calmels (52,5%).

A l’issue de la procédure, l’endettement du groupe a été divisé par quatre. Le plan de continuation prévoit 80 millions d’euros d’investissement sur 8 ans. La société est à présent dirigée par Arnaud Marion, avec à ses côtés Jean-Charles Doux (fils de Charles) et Martin Calmels (fils de Didier).

Le groupe compte désormais 2100 salariés pour un chiffre d’affaires de 500 millions d’euros.

Recentré autour de son pôle export, dont les débouchés sont confortés par la présence d’Al-Munajem à son capital, et de son pôle produits élaborés (Père Dodu), le volailler s’est mis en ordre de bataille pour affronter l’année 2014. Cette année sera en effet charnière : la Commission européenne a décidé de supprimer les subventions à l’export dont Doux était l’un des principaux bénéficiaires. Cependant, le management de Doux l’a anticipé et compte bien s’appuyer sur ses deux marques phares, Père Dodu et Doux, pour développer son activité.

Un avenir qui s’annonce prometteur

Comme ne manque pas de le rappeler Arnaud Marion, “une saucisse sur deux en Arabie est une saucisse Doux“. De plus, Doux réalise 15% des exportations mondiales de poulets. C’est le troisième opérateur, mais la première marque. Or, les principaux concurrents de Doux sont brésiliens. Bénéficiant actuellement d’un réal faible, mais endettés en dollars, sous-industrialisés en raison d’une main-d’oeuvre bon marché mais dont les salaires augmentent, ils vont devoir réaliser de lourds investissements et vont donc perdre en compétitivité. De nombreux défis attendent les Brésiliens, défis que Doux a déjà dû surmonter.

Doux capitalise sur sa marque, gage de qualité à l’international. Ses concurrents sont certes bien plus gros, mais le Breton n’a pas dit son dernier mot. Les cartes sont en train d’être rebattues. Une nouvelle partie va pouvoir commencer.

Malou Brévault

Source : Valeurs Actuelles, Le Télégramme, Reuters, BFM Business, D&P Finance, Yahoo!, Le Monde, La Tribune, La France Agricole

 

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